Fred Perrin

Notice biographique

  1. Biographie

    Né en 1932, Fred Perrin a passé son enfance dans la ferme de ses parents à Boudevilliers (Neuchâtel, Suisse). C'est à l'Ecole d'art de La Chaux-de-Fonds, durant son apprentissage de bijoutier qu'il rencontre Léon Perrin et suit son cours de modelage. Il décide alors de devenir sculpteur. Il poursuivra sa formation au cours de Marino Marini à l'Académie Brera de Milan.
    Dès 1956, il vit à La Chaux-de-Fonds avec sa femme et ses deux fils. Il se consacre à la sculpture tout en enseignant le dessin et le modelage. Invité pour un an à l'Institut suisse de Rome en 1969, l'artiste noue des liens étroits avec l'Italie. Dès 1974, à Pietrasanta dans la région de Carrare, il aborde la taille de la pierre.
    En 1985, il quitte l'enseignement pour organiser plus librement son travail entre le Jura et la Toscane, où il réalise la plupart de ses sculptures.
    Depuis 1996, il habite à Valangin.

  2. Expositions

    Dès 1960, il participe à de nombreuses expositions collectives en Suisse et à l'étranger.
    En 1965, il connaît sa première exposition personnelle. Elle sera suivie d'autres. Parmi les plus récentes, relevons celles à la galerie du Manoir à La Chaux-de-Fonds en 1989, à la galerie Ditesheim à Neuchâtel en 1987 et 1991, au Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel en 1994, chez les montres Rolex SA à Genève en 1995, à la galerie L'Eplattenier à Lausanne en 1997 et à la galerie Michel à Bienne en 1998.

  3. Evolution stylistique

    Après avoir travaillé dans une direction néo-classique, Fred Perrin abandonne la figuration pour s'orienter vers un langage qui privilégie le monde organique. Il élabore peu à peu un vocabulaire formel qui se définit à travers les règles rigoureuses de la composition plastique et qui plonge ses racines dans la vision de l'univers qui l'entoure, c'est-à-dire, principalement les paysages du Jura où il est né. Il met notamment en évidence la dualité entre l'organique et le minéral, le contraste entre le calcaire et la ligne douce des montagnes, il recrée un monde fait de tensions et de contrastes entre la courbe et le volume, l'espace et la coupe, les pleins et les vides.
    Commençant par utiliser des matériaux synthétiques permettant de modeler un univers de formes bourgeonnantes, Fred Perrin travaille ensuite la pierre, le bronze, le marbre. Dictant ses propres lois à la matière, il densifie son langage, épure ses formes, précise ses lignes et donne à ses propos un caractère plus tranchant, une rigueur plus architecturale et géométrique.


Tiré des propos d'Armande Reymond
Janvier 1994.


Choix Bibliographique

Marcel Joray, La sculpture moderne en Suisse, tome III, Neuchâtel, Le Griffon 1967.

Marcel Joray, La sculpture moderne en Suisse, tome IV, Neuchâtel, Le Griffon 1989.

Fred Perrin, Neuchâtel, Galerie Ditesheim, 1991, publié à l'occasion de son exposition en 1991.

Fred Perrin, Lausanne, Vie Art Cité, 1994, publié à l'occasion de l'exposition "Fred Perrin - Sculpture 1960 à 1994" du 13 mars au 22 mai 1994 au Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel.

Propos de Fred Perrin sur son travail

 " Un peintre, un sculpteur est très souvent questionné sur son art. Le public veut comprendre, il demande à l'artiste de s'expliquer, de doubler le langage connotatif de l'expression plastique par des éclaircissements discursifs, par des facilités anecdotiques qui le rassure et le trompe.

Je ne peux pas, je ne désire pas expliquer ma sculpture. Vouloir enfermer l'univers des formes où je m'exprime dans un verbiage intellectuel, dan un entrelacs de mots justificatifs serait une abdication signifiant l'échec du langage qui est le mien.

Tout ce que je peux communiquer se trouve dans mes sculptures. Je ne veux rien redire d'une autre manière. Je ne désire pas me perdre dans un discours parallèle qui annulerait le premier en le simplifiant, en le pervertissant. Intellectualiser, c'est vouloir expliquer, justifier, clarifier. On ne remet pas de l'ordre dans la confusion intérieure, dans la contradiction. Les formes signifient d'autres choses que les mots et je n'ai jamais éprouvé le besoin de les conjuguer. Mon oeuvre n'appartient pas à une autre discipline que celle de l'art.

Ma sculpture, c'est d'abord un objet palpable de métal ou de pierre, mais c'est également le lieu où mon corps - et quand je dis mon corps ça peut être autre chose : mes sens, mes mains - où tout cela s'est heurté au monde des formes, à la matière et au hasard. Ma sculpture c'est un désir sans cesse renouveler de créer la vie. Et la vie peut jaillir de la matière inerte, comme la petite pousse verte fait éclater la roche.

Mon travail de sculpteur consiste à établir un registre de formes, de volumes et à les organiser. Je les creuse, les modèle, les découpe pour créer entre eux des relations internes, des tensions qui les font vivre, qui les font bouger. J'inflige à un caillou mort des contours à la limite de l'organique, je me prête à un jeu difficile où je dois à la fois conduire et me laisser conduire. La sculpture apparaît entre mes mains comme une manifestation de vie hésitante, qui lentement se confirme, se précise, et qui s'achève à la fois dans la tension et l'équilibre des vides et des pleins, dans la plénitude des volumes.
J'aurais pu, dans cette page, parler de ma conception de la création, du lieu où je me situe dans la succession contradictoire et complémentaire des esthétiques. J'ai préféré expliquer le langage des formes qui est le mien, comprendre son étendue et ses limites, signifier ses richesses aussi. Je n'ai parlé ici que du point de vue du créateur. L'oeuvre d'art c'est beaucoup plus, c'est l'imaginaire de celui qui la regarde, c'est l'infini de ce qu'elle reflète, de ce qu'elle suscite. "

Fred Perrin
Février 1979.


Textes autour de Fred Perrin

Nous sommes tous des pèlerins de l'absolu.

Albert Gleizes


FORME, ANTI-FORME, TRANS-FORME

L'éphémère est dans l'air du temps. L'idée triomphe et sa mise en forme répond plus souvent à une nécessité embarrassante - communication oblige - qu'à une jouissance créatrice, remplacée qu'elle sera, l'idée, rapidement, par la suivante, puis celle d'après et ainsi de suite. Si l'on peut considérer que toute oeuvre d'art authentique contient un message fondamental, la manière de la véhiculer, à l'heure actuelle, se veut souvent spontanée, ironique voire dérisoire, jetable comme la société dans laquelle ce message se formule.
Comment peut-on, dans un tel contexte, continuer à croire à ce magnifique fantasme créateur millénaire, selon lequel LA FORME existe déjà dans la pierre et qu'il suffit au sculpteur de la "réveiller" en enlevant patiemment le trop de matière qui la cache!?
Fred Perrin est de ceux-là. Il est à la recherche de la forme. SES formes, cette combinaison de corps tantôt végétaux tantôt géométrisés, compacts ou ouverts. Après s'être intéressé, à ses débuts, à des matériaux plus légers et plus "rapides" comme la résine, il est petit à petit revenu à la pierre, ce matériau magnifique, résistant, mystérieux dont il révèle les trésors endormis non pas à l'arraché mais de manière lente, patiente, tantôt agressive et persistante lors du travail puissant au ciseau, tantôt caressante et dévêtissante lors du polissage.
Ce travail est d'autant plus passionnant qu'il se donne souvent un thème à l'opposé de cette matérialisation: le néant. En effet, de nombreuses oeuvres tournent autour d'un vide. Quel puissant contraste que celui de cette pierre lourde et pourtant si finement agencée avec la petite portion d'air qu'elle entoure, lui donnant ainsi forme ou, plutôt, ANTI-FORME, laissant dialoguer l'intérieur avec l'extérieur, transcendant l'angoisse du vide? à l'instar d'un Eduardo Chillida qui a agencé 6 tonnes d'acier autour d'un petit cube d'air dans sa monumentale sculpture Autour de vide IV (1)!
C'est dans cette confrontation de la matière avec l'anti-matière que se formule le langage de Fred Perrin: tout le poids du monde engendrant la légèreté d'une pensée plastique inscrite dans l'éther? à la recherche de la forme absolue, comme le peintre cubiste Albert Gleizes à pu le formuler à l'intention de ses disciples, TRANS-FORMANT ainsi la fameuse forme qui dormirait depuis toujours dans la pierre, agissant dans le vaste champ qui s'étend "entre la sérénité et l'inquiétude"(2) .


Walter Tschopp
Tiré de: Fred Perrin, Lausanne: Editions Vie Art Cité, 1994.


(1) Cette sculpture impressionnante de 1968 est visible dans la grande cour ouverte du Kunstmuseum de Bâle où elle répond si intelligemment aux Bourgeois de Calais, de Rodin.
(2) Titre d'une exposition au Musée d'art moderne de Saint-Etienne, regroupant des oeuvres de 23 artistes modernes, allant de Braque, Matisse et Giacometti jusqu'à Soulages et Nicholson (19 novembre 1993 - 30 janvier 1994).



L'HISTOIRE PERRIN

"(?) enfant d'une famille nombreuse, on le destine à l'état de graveur industriel. Mais voici la singularité que, découvrant dans la section d'à coté, celle des beaux-arts, les élèves penchés sur leur modelage, il s'écrie: "Voilà ce que je veux faire, je veux être sculpteur"; bien plus qu'une singularité, une anomalie, de rompre avec la fixe tradition de sa lignée, ancrée dans l'utile et le convenable pour s'adonner à un métier de hasard; on oublie souvent que le goût de l'art et parfois la "vocation" qui s'ensuit s'apprend en famille; bourgeoise. Son apprentissage, Perrin le commence avec Léon son homonyme, qui lui enseigne l'exigence du travail bien fait. Mais Léon Perrin est un amoureux de la statuaire et exècre l'art moderne; duquel Fred Perrin est aussitôt curieux, qui ne sent et ne pense que par lui même. Donc il dit adieu aux statues et prend le large définitivement, vers l'Italie et des formes nouvelles.
(?) Qu'est-ce qui demeure et s'accomplit? La communication des espaces, la monumentalité, la dimension architecturale. Et, partout, comme dominante, la simplicité des formes, tailles élonguées en parallélépipèdes, découpes rares, emboîtements minimaux. Elle signale, dit Perrin, qu'après l'angoisse est venu l'apaisement; ce pourrait être un fait personnel, qui appartiendrait à la biographie, s'il n'était le sentiment qu'éprouve le spectateur.
Il en éprouve un autre, au seuil des Portes pour commencer: elles sont, telles qu'ouvertes sur nulle part, dépourvues de fonction, l'inutilité même; le poli et le marbre leur prêtent un air faussement grec qui néanmoins les fait dissoner avec l'époque; leur lieu est partout et partout elles sont déplacées, en un mot, le sentiment second est celui de l'étrangeté, dont nous avions vu les signes. Vaguement mêlée d'inquiétude, au stade suivant, à l'acéphale Inquisiteur (il faut aussi prendre les choses au pied de la lettre), sorti d'un roman très noir Radcliffe.
(?) Pour les Portes, le lieu est tout retrouvé: une légère colline d'herbe rase où, Passage obligé sur la crête, elles focalisent les pas, et le regard qu'elles rouvrent sur un espace sans claies."

Yves Velan
Tiré de: Fred Perrin, Lausanne: Editions Vie Art Cité, 1994.




"Si j'étais contraint de qualifier d'un sol mot la sculpture de Fred Perrin, je dirais: baroque! Raccourci commode, mais insuffisant comme toutes les appellations à pouvoirs vaguement évocateurs. En effet, baroque, à travers l'histoire de l'art, s'applique à une certaine musique pourtant très géométrique, à l'architecture, à la peinture, à la sculpture, à un système d'ornementation dont les manifestation s'étendent sur un siècle et dont l'esprit, en notre temps, a resurgi en sculpture figurative ou abstraite. Essayons pourtant de définir sommairement l'esprit des arts baroques. Il se caractérise par le jeu de courbes et contre-courbes souvent articulé en rupture de rythme, sur des éléments rectilignes. Cela crée des balancements imprévus, suggérant le mouvement et s'inscrivant donc contre la statique d'un certain classicisme. Chez le baroque Fred Perrin, les formes se développent soit en expansion soit en repli vers de secrètes conclusions intérieures. Elles font dialoguer le plan à arête rectiligne avec l'arrondi des creux et bosses. En ce jeu, Fred Perrin manifeste une singulière capacité d'invention. Il semble possédé, quand il compose, par le besoin de nous étonner - et peut-être de s'étonner lui-même - en donnant à ses volumes un virage imprévu. Ce faisant, Perrin témoigne d'une science instinctive des enchaînements qui assure à l'oeuvre une logique impeccable, dans son unité stylistique.
Depuis quelque temps, l'artiste ayant plus ou moins abandonné (en réalisation) les matériaux synthétiques et les tentations de leur ductilité, Fred Perrin s'exprime souvent en marbre. Ce matériau le conduit à l'expression de volumes plus compacts, à un langage plus laconique. Ce contact avec la pierre ne vas pas sans influencer les productions modelées traduites en bronze. Mais, quels que soient l'échelle de l'oeuvre et le choix du matériau, Fred Perrin rend toujours témoignage de prestigieuses qualités artisanales, qui, en accord avec l'imagination, situent Perrin parmi les meilleurs sculpteurs de notre pays."

Paul Seylaz
Octobre 1980.


ESPACE OUVERT, PASSAGE OBLIGE, PORTE DU SUD

Dialogue entre le vide et le plein,
Interaction entre le dedans et le dehors,
Echange entre la pierre taillée, assemblée, architecturée et l'espace cerné dans son infini.

Espace ouvert s'échappe vers le ciel et accueille en son centre le bronze.

Passage obligé : le marbre lui-même semble devoir se ployer sous l'action d'une force extérieure.
L'artiste n'est pas libre de diriger sa main sur la pierre,
il doit se plier à ses veines, à sa nature,
sa volonté de création rencontre la roche :
" Au point exacte où surgit la pensée, il arrive qu'une étincelle traverse la matière."(1)

Porte du sud, porte qui cadre, dirige, enferme.
Une porte : énigme, volonté de comprendre ; une serrure, une clef.
Secret d'une création, d'un regard ; mystère à élucider.

Invitation au voyage
au sein de son imaginaire ;
au coeur d'un oeuvre en perpétuelle résonance avec les forces pulsionnelles de la vie :
" Ma sculpture, c'est un désir sans cesse renouvelé de créer la vie. Et la vie peut jaillir de la matière inerte, comme la petite pousse verte fait éclater la roche."(2)

Marie-Eve Scheurer
Juin 1998.

(1) Fred Perrin, 1991.
(2) Fred Perrin, 1979.

Liste des oeuvres exposées

  1. Oeuvres de Fred Perrin
    A l'intérieur

    1. Buste de petite fille, modelage exécuté au cours de Léon Perrin, ~1950, plâtre, 32 x 23 x 25 cm.

    2. Stèle, 1987, granit noir, 82 x 43 x43 cm.

    3. Varuna, 1988, marbre de Carrare, 70 x 40 x 22 cm.

    4. Ange du Portugal, 1975, bronze, 46 x 26 x 36 cm.

    5. Triangle, 1979, travertin romain, 53 x 78 x 45 cm.

    6. Echo, 1990, granit noir de Suède, 60 x 52 x 16 cm.

    7. Passage obligé, 1988, marbre de Carrare, 96 x 55 x 34 cm.

    8. Porte du sud, 1988, marbre de Carrare, 100 x 100 x 70 cm.

    9. Inquisiteur, 1988, granit noir, 55 x 100 x 40 cm.

    10. Réminiscence, 1991, marbre de Carrare, 41 x 30 x 20 cm.

    11. Le hic, 1975, bronze, 30 x 32 x 14 cm.

    12. Gauri, 1988, marbre de Carrare, 100 x 32 x 28 cm.

    13. La graine, 1976, marbre nero foresta, 28 x 50 x 43 cm.

    14. Composition III, 1991, travertin romain, 42 x 55 x 55 cm.

    15. a. Dame de mes pensées, 1977, bronze, 26 x 25 x 12,5 cm.

    b. Fétiche, 1976, bronze, Æ 10,5 x 5 cm.

    c. Paternité, 1980, bronze, 21 x 14 x 10 cm.

    d. Déa, 1991, bronze, 25 x 20 x 7 cm.

    e. Espace ouvert, 1994, bronze et travertin romain, 24,5 x 15 x 7,5 cm.

    A l'extérieur

    Stèle, 1987-88, marbre de Lasa, 240 x 130 x 100 cm.

    Ecoute, 1974, résine synthétique mélangée à de la poudre d'aluminium, 143 x 190 x 105 cm.

    Devant l'église de Môtiers

    Archange, 1985, béton blanc, 215 x 95 x 50 cm.

     

  2. Oeuvres de Léon Perrin

    A l'intérieur

    Moine défricheur, [1933-1961], plâtre(1), Fondation Léon Perrin, Môtiers.

    Moine défricheur, [1933-1961], plâtre(2), Fondation Léon Perrin, Môtiers.

    A l'extérieur

    Appel, bronze, 88 x 23,5 x 40 cm, Fondation Léon Perrin, Môtiers.

    Les Trois Grâces, bronze, 54 x 48 x 29 cm, Fondation Léon Perrin, Môtiers.

    Melpomène, bronze, 198 x 63 x 60 cm, Fondation Léon Perrin, Môtiers.

    (1) Le bronze se trouve au château de Boudry.
    (2) Le bronze se trouve au Locle.


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